Article paru sur le site de Libération le 12 mars 2017
Lien original : http://egalites.blogs.liberation.fr/2017/03/12/notre-ideal-doit-etre-un-ideal-de-justice/

L’ex-ministre des Outre-Mer, candidate à l’élection législative dans le XXe arrondissement de Paris tire le bilan du quinquennat et s’interroge sur l’avenir de la gauche.

Figure de la gauche parisienne, députée socialiste du XXe arrondissement et candidate à sa propre succession, George Pau-Langevin a été successivement ministre déléguée à la Réussite éducative et ministre des Outre-Mer sous le quinquennat de François Hollande. Elle a quitté le gouvernement de Manuel Valls en même temps qu’Emmanuel Macron. A quelques semaines des élections présidentielles et législatives, l’heure est au bilan et au questionnement sur l’avenir de la gauche.

Quel bilan tirez-vous du quinquennat de François Hollande en matière de lutte contre les inégalités ?

Lorsque la gauche a été élue en 2012, nous portions deux priorités essentielles : réduire les inégalités dans une société heurtée par des écarts de richesse injustifiés ; et permettre à la jeunesse d’acquérir enfin son autonomie pour qu’elle ne soit plus la variable d’ajustement de toutes les crises.

Cette exigence de justice sociale, nous l’avons poursuivie à travers la réforme fiscale, qui a rendu l’impôt plus progressif dès 2012. Je rappelle par exemple que nous avons renforcé l’impôt sur la fortune, que François Fillon voudrait supprimer. Ces sommes ont été réinvesties pour financer la priorité à l’éducation, à travers le recrutement d’enseignants et de personnels pour remplacer les destructions de postes de la période Sarkozy / Fillon. Comme ministre déléguée à la Réussite éducative, j’ai œuvré pour la scolarisation et l’accompagnement des enfants en situation de handicap, qui sont aujourd’hui 24 % de plus à être scolarisés en école ordinaire par rapport à 2012.

Nous avons revalorisé le RSA de 10 %, créé la prime d’activité pour redonner du pouvoir d’achat à plus de 2 millions de travailleurs modestes, financé un 10ème mois de bourse pour les étudiants, créé des maisons de santé, dont plusieurs dans le 20e arrondissement de Paris, pour lutter contre les déserts médicaux et revalorisé le minimum vieillesse pour qu’aucun retraité ne vive avec moins de 800 €. Comme ministre des Outre-mer, j’ai lancé le projet de loi relatif à l’égalité réelle pour le développement des territoires ultramarins.

Dans le contexte actuel, aucun autre pays européen n’a réalisé autant de progrès sociaux. Bien sûr, la pauvreté et les inégalités demeurent trop importantes et chacune de mes visites de terrain dans les centres sociaux du 20e arrondissement ou auprès des acteurs associatifs me rappelle le chemin qu’il nous reste à parcourir.

Je pense en particulier que les impôts locaux ont trop augmenté dans la période récente et que nous devrons aller plus loin pour lutter contre le non-recours aux droits sociaux. Quand j’entends François Fillon et ses amis parler de «fraude sociale», j’aimerais leur rappeler que près d’un tiers des allocataires potentiels du RSA ne le demande pas. Les filets de protection que notre société a construits doivent donc être renforcés.

Pensez-vous que la reconfiguration qui se dessine à gauche se fera à partir de questions socio-économiques ou des questions identitaires à travers le prisme de la laïcité ?

Nul n’est besoin d’opposer progrès social, progrès économique et progrès sociétal. Le Gouvernement de Lionel Jospin avait pu, dans un même mouvement, réduire la durée légale de travail, créer la CMU et ouvrir le droit au PACS. De même, depuis 2012, tandis que nous luttions contre la pauvreté et les inégalités, nous avons ouvert le droit au mariage et à l’adoption à tous les couples, ce qui était une mesure de justice annoncée lors de la campagne. Nous avons également œuvré pour lutter contre toutes les discriminations et sommes en particulier demeurés attachés à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui doit rester une valeur cardinale de notre société.

S’agissant du principe de laïcité, il doit demeurer une exigence de neutralité pour l’Etat et une liberté pour les individus de croire ou de ne pas croire. Je ne crois pas qu’il soit besoin d’accoler un adjectif, quel qu’il soit, au principe de laïcité. Aussi ai-je la conviction que si nous œuvrons pour une société plus solidaire et plus juste, nous construirons également une société plus respectueuse des identités et des choix de chacune et de chacun.

Pensez-vous qu’il y a «deux gauches irréconciliables» ?

Dans un discours à la jeunesse, Jean Jaurès définissait ainsi sa démarche : «aller à l’idéal et comprendre le réel». Je crois qu’elle demeure plus que jamais d’actualité. La gauche doit et devra toujours partir du quotidien que vivent les Français : de leurs difficultés, souvent de leurs craintes, parfois de leurs souffrances. Mais aussi de leurs espoirs et de leur générosité car je crois fondamentalement en la bienveillance de notre peuple. Il nous faut donc partir du réel pour mieux le comprendre.

Mais une gauche qui serait uniquement gestionnaire, qui se satisferait de gouverner même efficacement sans proposer un idéal de société se condamnerait aux désillusions sociales et électorales. C’est pourquoi notre idéal, j’en ai la conviction, doit rester un idéal de justice. Justice sociale, justice fiscale, justice intergénérationnelle, mais aussi justice environnementale.

Dans cette élection présidentielle, nous avons choisi un candidat qui porte notamment l’exigence de justice environnementale au cœur de son programme. Car il n’est pas juste que nos enfants héritent d’un air moins pur ou d’une alimentation moins saine parce que nous n’aurions pas eu le courage de transformer nos modes de production et de consommation. Au cours de ce quinquennat, nous avons introduit une taxe carbone qui monte progressivement en puissance, amorcé une convergence entre la fiscalité du diesel et de l’essence et lancé un vaste plan d’investissement pour la rénovation thermique de nos bâtiments. Cette exigence de transition écologique, qui doit être conduite dans la durée pour ne pas pénaliser les plus modestes, illustre à merveille combien l’idéal et le réel doivent aller de pair si la gauche veut transformer durablement la société.

Le XXe arrondissement de Paris est multiculturel. Quels sont les enseignements que vous pourriez en tirer pour la société française ?

Le XXe n’est pas seulement un arrondissement multiculturel, au sens où s’y juxtaposeraient des cultures, des langues ou des religions différentes. Il est vrai que plus de 100 nationalités y vivent ensemble et je suis particulièrement fière de vivre et d’avoir élevé mes enfants dans cet environnement. Mais nous sommes plus que cela encore : nous sommes un arrondissement de partage, de mélange. Qu’il suffise d’assister aux cérémonies de mariage dans notre arrondissement ou d’entrer dans l’une de nos écoles pour constater combien la mixité est une réalité dans le XXe, à tous égards.

Bien sûr, chaque territoire présente ses particularités, souvent héritées de l’histoire ou de la géographie. Mais le XXe démontre, je le crois, que notre modèle, celui d’un creuset républicain, s’il n’est pas parfait, demeure possible et plus que jamais souhaitable. Chaque jour, dans le XXe, je rencontre des étudiants engagés dans des associations, des personnels hospitaliers ou des enseignants fiers de leur métier, des entrepreneurs prêts à tous les défis. Certains sont issus de l’immigration, d’autres de familles modestes. Ils démontrent que réussir en France n’est pas une affaire de race ou de religion. Ils ne se contentent pas de vivre côte à côte, ils choisissent de vivre ensemble. Voilà la belle leçon que le XXe m’a apprise. Et je continue de croire que c’est par ce dynamisme, par cette solidarité les uns envers les autres que notre pays pourra s’en sortir.

Propos recueillis par Beligh Nabli