Cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage : l'allocution de l'Adjoint au Maire

J'ai assisté, ce mardi 27 avril, à la cérémonie de commémoration de l'abolition de l'esclavage, organisée par la Mairie de Paris. Voici le discours prononcé à cette occasion par Bernard Gaudillère, Adjoint au Maire de Paris.

 

 

 



Mesdames, Messieurs, Chers amis,


Nous commémorons aujourd’hui l’anniversaire du décret Schoelcher du 27 avril 1848 et je m’honore de représenter à cette cérémonie Bertrand Delanoë, maire de Paris, qui se trouve actuellement à l’étranger.


Voilà très exactement 162 ans, le Gouvernement Provisoire de la Seconde République, en abolissant l’esclavage dans les colonies françaises, accomplissait l’un des actes de justice les plus lumineux qu’ait connus l’Histoire de France. Une cérémonie de mémoire comme celle d’aujourd’hui est une occasion de méditation. Rassurez-vous : je ne vais pas, par cette belle matinée de printemps, vous infliger une longue leçon d’histoire. Mais si nous sommes réunis ici, c’est bien pour évoquer ce que fut l’esclavage et les leçons que nous tirons de cette ignominie.


La servitude, puisque tel était le nom antique de l’esclavage, est hélas aussi ancienne que l’être humain ; elle a même structuré les sociétés grecque, romaine et médiévale. Mais justement, elle avait disparu d’Europe à peu près au milieu du Moyen-Age, et c’est par un terrifiant retournement de l’Histoire que son retour est intervenu au XVII° siècle par le fait d’Européens. Voilà qui remet en question, comme tant d’autres événements, la notion de progrès continu : oui, l’Histoire connaît de sinistres retours en arrière.


Dans celui-ci, il n’y avait nul hasard, car les évolutions historiques sont davantage dictées par les rapports de force que par le hasard. Ces hommes n’ont réinventé l’abomination de l’esclavage que pour deux raisons : la domination économique et le racisme.


Pendant plus de deux siècles, la fortune de tant d’Européens, de métropole comme des colonies, prospéra sur le commerce triangulaire, la traite des Africains et l’exploitation forcenée des esclaves. Qu’on songe à l’économie sucrière des Antilles ou à la société du coton au Sud des Etats-Unis. Nul aujourd’hui ne peut admirer les splendides façades nantaises ou bordelaises sans se remémorer les souffrances indicibles qui en constituèrent les fondations. Voilà quel était le premier ressort de l’esclavage : un rapport de forces économique d’une brutalité et d’une sauvagerie inouïes, que l’Etat légalisait et appuyait de toute sa force.


Mais il existait un autre pilier de l’esclavage, j’ai nommé le racisme. Pour arracher des millions d’hommes, de femmes et d’enfants à leur pays, pour les déporter dans des conditions épouvantables, pour les traiter ensuite leur vie durant avec une extrême cruauté et une indifférence absolue à la douleur humaine, il fallait professer l’inégalité entre les hommes selon les origines. Rappelez-vous cette célèbre ordonnance de 1685 qui codifiait de la manière la plus minutieuse la condition des esclaves, leur réduction à l’état d’objets et l’infinie variété des châtiments auxquels ils étaient soumis. Ce texte, de sinistre mémoire, ne portait pas le titre de Code des esclaves, mais celui de Code noir. De ce fait, il établissait un lien indissoluble, et aujourd’hui ineffaçable dans notre souvenir, entre esclavage et racisme.


Il fallut attendre près de deux siècles pour que les Constituants français soient les premiers à inscrire à la fois dans notre droit positif et dans la philosophie politique universelle cette formule devenue sacrée : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».


On aurait pu imaginer que l’abolition de l’esclavage découlerait automatiquement, en quelque sorte, de ce principe. Hélas, en Histoire, l’automaticité est rare. Certes, la Convention prit le décret du 4 février 1794, qui fit naître tant d’espoirs et contribua au déclenchement de tant de luttes courageuses et durement réprimées : qui pourrait oublier les sacrifices de Toussaint Louverture, de Solitude et de Delgrès ?


Mais le Consulat rétablit l’esclavage et son cortège de souffrances par la loi du 10 mai 1802. Pourquoi cette brutale régression ? Je l’ai dit tout à l’heure : l’idée d’un sens de l’Histoire tendu vers un progrès continu est hélas un espoir cent fois démenti par la réalité. Dans ce cas précis, de puissants intérêts économiques ont joué, mais également, aussi épouvantable que cela nous paraisse aujourd’hui, l’insensibilité de l’opinion publique française à ce que signifiait l’esclavage, à la fois humainement et philosophiquement.


C’est ici qu’intervint, comme souvent, l’action d’hommes et de femmes peu nombreux, courageux, dont l’honneur restera, pour l’éternité, de s’être lancés dans la lutte abolitionniste, si longue, si ingrate et si difficile. Ils et elles venaient d’horizons très divers : en Angleterre par exemple les Eglises évangéliques, en France notamment la franc-maçonnerie. Assurément ces groupes étaient minoritaires et le restèrent longtemps, mais ils ont, à force d’obstination, gagné la bataille des idées. On le vit d’ailleurs bien en avril 1848 : si le Gouvernement a pris ce décret libérateur, ce texte si fondamental, alors même qu’en principe il n’expédiait le 27 avril que les affaires courantes et n’avait plus que quelques jours à vivre, c’est bien parce qu’il savait que l’opinion française serait quasi-unanime à l’approuver.


Ne m’en veuillez pas d’avoir déroulé toute cette trame historique : j’y ai insisté parce que je partage avec vous tous - sans doute - la conviction que nous ne devons éluder aucune question sur les pages sombres de notre Histoire. La famille politique à laquelle j’appartiens s’est attachée de longue date à ce devoir de mémoire. Si je puis me permettre une allusion personnelle, je suis très heureux d’avoir, aux côtés du ministre de l’Outre-Mer de l’époque, collaboré à la préparation de la loi de juin 1983 qui institua un jour férié destiné à commémorer l’abolition de l’esclavage dans les départements d’outre-mer. Je souligne d’ailleurs que ce projet était personnellement soutenu par François Mitterrand : aussi bien se situait-il dans le droit fil de la rose qu’il avait déposée sur le tombeau de Schoelcher.


En conclusion, je dirai qu’affronter le passé, en l’occurrence ce passé insoutenable, c’est tirer des conclusions pour notre action : il nous montre que rien n’est jamais définitif et irréversible, il nous prouve que le progrès humain est conduit d’abord par des combats d’idées, et il nous rappelle que l’idéal d’égalité entre les êtres humains doit être le cœur de notre société.

Fichiers attachés