L'identité rhizome : hommage à Edouard Glissant

Le message des élections cantonales est sans équivoque. Il a consacré la montée du Front national. Dans ce temps où l’opinion paraît troublée, il est bon de rappeler les valeurs de la République. Les valeurs de cette France où chacun se sent chez soi et non celle de la préférence nationale. Dans ce contexte, la pensée du poète Edouard Glissant s’avère éclairante

 

 

L’IDENTITE RHIZOME

 

 

 

 

A l’heure de l’essor des partis d’extrême-droite et de la montée des prurits identitaires dans de nombreux pays d’Europe, la pensée d’identité-rhizome ou d’identité-relation du poète martiniquais Edouard Glissant (décédé le 3 février 2011) s’avère vive et éclairante.

Point n’est besoin de se perdre ni se dénaturer dans l’échange avec l’Autre…

« On nous dit et voilà vérité que c’est partout déréglé, déboussolé, décati, tout en folie, le sang le vent nous le voyons et le vivons. Mais c’est le monde entier qui vous parle, par tant de voix bâillonnées. Où que vous tourniez, c’est désolation, mais vous tournez pourtant…

La pensée du métissage ou de la valeur tremblante nous préserve des limites et des intolérances qui nous guettent et nous ouvre de nouveaux espaces de relations ».

Si nous devons défendre les identités menacées, nous devons aussi dépasser les identités et contribuer à faire lever le réseau, le rhizome (concept cher à Gilles Deleuze) des identités ouvertes.

 

LES «  EUX »

 

 

L’Europe est aujourd’hui en panne d’imaginaire et adopte une position de repli sur soi ; d’où l’émergence de mouvements national-populistes, et de groupes sans idéologie apparente comme les « anti-minarets » en Suisse, ou « Riposte laïque » en France. Ces mouvements ne s’appuient pas explicitement sur l’appareil idéologique ouvertement raciste issu de la première moitié du xx siècle, mais sur la défense radicale de thèmes marqués à gauche : les « valeurs républicaines », notamment la laïcité… menacés par « eux ». Le « eux » incluant les immigrés post-coloniaux et leurs descendants ; dont on déplore « le manque d’intégration » ou « le comportement délinquant ». L’Autre est montré comme quelqu’un de borné qui ne changera jamais.

Mais toute culture qui s’isole et se referme peu à peu verse dans le mal être, l’inconfort et l’intolérance.

Les sociétés européennes semblent ne pas s’apercevoir que pour des raisons historiques, elles abritent des populations diverses. Ainsi, la reconnaissance des identités minoritaires représente, fort souvent, des demandes de justice et d’accès légal à la communauté politique.

Et pourtant, d’aucuns interprètent systématiquement une manifestation d’appartenance collective comme une demande de droits différents, comme la revendication d’un statut d’exception. De cette manifestation publique qui n’est rien de moins qu’une demande de visibilité, de reconnaissance et dans bien des cas, la demande d’être traité équitablement, on en déduit mécaniquement une hostilité fondamentale à la société d’accueil. Demande de non-discrimination et non demande de droits différents.

 

LA PENSEE DE LA TRACE

 

«  Ceux qui tiennent rendez-vous ici viennent toujours d’un « là-bas », de l’étendue du monde et les voici décidés d’apporter en cet ici le fragile savoir qu’ils en ont halé. Fragile savoir n’est pas science impérieuse, nous devinons que nous suivons une trace »

Pour, Edouard Glissant, la pensée de la trace s’appose par opposition à la pensée de système ; comme une errance qui oriente. « Nous connaissons que la trace est ce qui nous met tous d’où que nous venons, en relation. Ainsi la trace fut vécue par quelques-uns, là-bas, si loin si près, ici-là, sur la face cachée de la terre, comme l’un des lieux de la survie. Par exemple pour les descendants des Africains déportés en esclavage dans ce qu’on appela bientôt le « Nouveau Monde ».Elle fut le plus souvent le seul recours possible. La trace est la route comme la révolte à l’injonction, la jubilation au garrot.

Les langues créoles sont des traces frayées dans la baille de la Caraïbe ou de l’océan indien. La musique de jazz est une trace recomposée qui a couru (et qui court) le monde.

La pensée de la trace permet d’aller au loin des étranglements de système. Elle réfute par là tout comble de possession ; elle fêle l’absolu du temps. Cet absolu du temps qui faisait dire au poète guadeloupéen St John Perse : « Ils m’ont appelé l’Obscur et mon propos était de mer. L’Année dont moi je parle est la plus grande Année ; la Mer où j’interroge est la plus grande Mer …j’ai vu glisser dans l’huile sainte les grandes oboles ruisselantes de l’horlogerie céleste…et je n’ai pas pris peur de ma vision».

Cette pensée de la trace ouvre donc sur des temps diffractés que les humanités d’aujourd’hui multiplient entre elles, par conflits et merveilles.

 

LA PENSEE DE SYSTEME

 

 

« Si nous renonçons aux pensées de systèmes, c’est parce que nous avons connu qu’elles ont imposé, ici et là, un absolu de l’être ».Ainsi la politique comme moyen du vivre ensemble a cherché dans nos pays à réduire les différences et homogénéiser la société en éradiquant les facteurs de différenciation. On constate que pour l’idéologie républicaine, l’ethnicité est un signe d’archaïsme. Cultiver ses liens communautaires est primitif. C’est le signe que l’individu n’a pas accédé à la modernité sociale et politique, qu’il est encore dans des liens primaires. Le républicanisme rigide qui au nom d’une conception abstraite et universelle de la citoyenneté est indifférente au racisme et aux discriminations ; méfiante à l’égard de certaines demandes mémorielles et tend à devenir un nationalisme chauvin, incarné par la fameuse « identité nationale » souvent relié au débat sur l’immigration.

 Combien de communautés alors menacées n’ont aujourd’hui d’alternative qu’entre le déchirement essentiel, l’anarchie identitaire, le repli communautaire par laquelle la loi du groupe tente de prendre le pas sur la loi de la République; la guerre des nations et des dogmes d’une part ; une paix romaine imposée par la force…

« Sommes-nous réduits à ces impossibles ? N’avons-nous pas droit et moyen de vivre une autre dimension d’humanité, mais comment ?

L’idée de l’identité comme racine unique donne la mesure au nom de laquelle des communautés furent asservies par d’autres, et au nom de laquelle nombre d’entre elles menèrent leurs luttes de libération.

 

 

 

L’IMAGINAIRE D’UNE IDENTITE-RELATION

 

« Mais à la racine unique qui tue alentour, n’oserons-nous pas proposer par élargissement la racine en rhizome qui ouvre relation ? ». L’actualité nous le démontre chaque jour. En effet, il n’est que de constater partout en Europe la montée de l’extrême-droite, des causes nationales et nationalistes pour constater combien la pensée d’Edouard Glissant nous ouvre des champs de possibles… » Récusons en même temps les retours du refoulé nationaliste et la stérile paix universelle des puissants, dans un monde où tant de communautés se voient mortellement refuser le droit à toute identité, c’est paradoxe que de proposer l’imaginaire d’une identité-relation, d’une identité-rhizome.

Nous vivons aujourd’hui dans un « chaos-monde ». E.Glissant appelle « chaos-monde » le choc actuel de tant de cultures qui s’embrasent, se repoussent, se repoussent, disparaissent, subsistent pourtant, s’endorment ou se transforment lentement ou à la vitesse foudroyante. Ces éclats, ces éclatements dont nous n’avons pas commencé de saisie le principe ni l’économie et dont nous ne pouvons pas prévoir l’emportement. Le « tout-monde qui est totalisant n’est pas total », précise-t-il. Et le poète appelle « poétique de la relation » ce possible de l’imaginaire qui nous porte à concevoir la globalité insaisissable d’un tel chaos-monde, en même temps qu’il nous permet d’en relever quelque détail et en particulier de chanter notre lieu insondable et irréversible.

« La relation nourrit l’imaginaire, toujours à imaginer, d’une créolisation qui désormais se généralise et ne faiblit pas. La créolisation est imprévisible, elle ne saurait se fixer, s’arrêter, s’inscrire dans des essences, dans des absolus identitaires ».

Ainsi, si la fonction politique aménage la cité, la création, elle, bouleverse et change les imaginaires ; car en art, il s’agit de capter des forces…

 

« Pour terminer, je présente, à tous, en offrande le mot créolisation pour signifier cet imprévisible de résultants inouïes qui nous gardent d’être raidis dans des exclusives ». Cela dit, n’oublions, ce qu’écrivait déjà Ernest Renan en 1882 : « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel ».

 

 

 

Max PIERRE-FANFAN

 

 

 

« Traité du tout-monde » Edouard Glissant (éditions « Gallimard »)

« Les entretiens de Bâton rouge » (éditions « Gallimard »)

 

 

 

 

 

Fichiers attachés