La position des socialistes sur la Libye




Mardi, un débat sur l'engagement militaire de la France avait lieu à l'Assemblée. Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste y a exprimé la position des socialistes.

 

Voici son intervention :

 

 

Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le ministre des affaires étrangères, Monsieur le ministre de la défense, mes chers collègues,

 

Depuis le 25 février, le parti socialiste, par la voix de Martine Aubry, a exhorté la communauté internationale à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne. Trois longues semaines se sont écoulées avant l’adoption de la résolution 1973 de l’ONU. A l’époque, les opposants au régime du colonel Kadhafi étaient aux portes de Tripoli. C’est à Benghazi, dimanche, qu’il a fallu stopper la contre-offensive. Il s’en est fallu de peu avant qu’il ne soit trop tard.

 

De la place où je vous parle, je n’ai jamais été indulgent avec votre gouvernement.

 

Il y a quelques semaines encore, j’ai contesté fermement avec mes amis du groupe socialiste, radical et citoyen la position ambiguë du président de la République. Nous avons déploré les silences, les complaisances et les contresens de madame Alliot-Marie alors que le monde arabe était, et est encore, à un tournant de son histoire.

 

Nous avons suffisamment dénoncé la perte de crédibilité de la France au démarrage des révolutions arabes pour ne pas saluer son engagement aux côtés du peuple libyen et son action décisive pour obtenir un mandat de l’ONU.

 

Certains relèveront que cette implication est destinée à faire oublier vos accointances passées avec Kadhafi. D’autres souligneront que des arrière-pensées nationales surplombent la communication élyséenne. Sûrement, mais l’essentiel aujourd’hui n’est pas là.

 

L’essentiel, c’est que la victoire de Kadhafi sur les forces révolutionnaires n’aurait pas seulement signifié une tragédie pour le peuple libyen. Elle aurait été un signal désastreux, un chèque en blanc pour les tyrans disposés à immoler leur peuple pour maintenir leur règne. Un crédit pour ceux qui seraient tentés de ne pas concrétiser l’espoir de démocratisation dans les sociétés libérées.

 

Nous approuvons donc une opération que nous avons souhaitée, dans le cadre que nous voulions, celui des Nations Unies, et nous nous félicitons des premiers résultats atteints.

 

Nous saluons l’engagement de nos militaires partis défendre la liberté et éviter un massacre que nous savions imminent, de populations innocentes.

 

Cette intervention s’inscrit dans un cadre strict que nous souhaitons rappeler et qui lui donne sa légitimité.

 

Nous ne sommes pas en guerre contre la Libye. Nous oeuvrons, à la demande de son peuple, à la protection des populations civiles.

 

Nous ne sommes pas à l’offensive, nous défendons un peuple contre un dictateur halluciné dont les fièvres sont criminelles.

 

Nous ne sommes pas des libérateurs. Nous n’avons pas mandat pour intervenir au sol. Une opération aérienne n’a jamais permis de gagner une guerre, ni de se débarrasser d’un dictateur. C’est aux Libyens eux-mêmes qu’il appartient d’oeuvrer à leur libération et à leur victoire.

Nous ne sommes pas davantage les nouveaux Croisés. Nous nous refusons, aujourd’hui comme hier, à tout combat de civilisation. Nous agissons sous mandat de l’Organisation des Nations Unies et en étroite concertation avec la Ligue arabe et l’Union Africaine. Nous condamnons avec force les propos irresponsables de Monsieur Guéant, votre ministre de l’Intérieur, qui hier a cru devoir se féliciter – je le cite – de voir « le président prendre la tête de la croisade ». Non, nous ne sommes pas l’occident chrétien contre l’Islam. Nous combattons au nom de droits universels.

 

Le monde d’aujourd’hui ne veut plus fonctionner comme au 20ème siècle, sur la diplomatie de la canonnière, c’est-à-dire l’usage de la force justifié par « le fardeau de l’homme blanc », une « mission civilisatrice » ou une « destinée manifeste », ou sous sa version euphémisée du « droit d’ingérence ».

 

La ligne adoptée à l’ONU doit être notre seul cap. Les conditions de l’adoption de la résolution 1973 nous invitent elles-mêmes à la prudence. Les conditions de l’équilibre diplomatique sont précaires.

 

10 pays ont voté la résolution, aucun n’a voté contre – notamment la Chine et la Russie qui disposent d’un droit de veto - mais cinq se sont abstenus.

 

La résolution 1973 du 18 mars 2011 n’est pas un blanc seing. La résolution repose sur une recherche de solution collective, même si les moyens mis en oeuvre sont essentiellement ceux de la France, des Etats-Unis et du Royaume Uni. Cette collégialité doit être préservée. Déjà, le secrétaire général de la Ligue arabe, l’Union africaine, le Brésil, la Turquie, la Chine et la Russie ont émis des réserves sur la nature des opérations engagées.

 

Nous ne sommes pas non plus à l’abri d’un retournement des opinions arabes.

 

Monsieur le Ministre des Affaires Etrangères a annoncé hier à Bruxelles que l’Otan était prête à « soutenir » l’intervention dans quelques jours. Ce soutien ne peut et ne doit en aucune façon se substituer au rôle joué par la coalition. Comment serait comprise une intervention alliée dont se retireraient les pays arabes qui y participent actuellement ? Le choix opéré par Nicolas Sarkozy d’un retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan ne doit pas affaiblir notre position. Aucun argument ne doit être donné aux partisans du colonel Kadhafi. Rien ne doit lui permettre de reprendre appui sur la rue arabe. L’affaiblissement du colonel Kadhafi tient tout autant à la mise en oeuvre d’une zone d’exclusion aérienne qu’à notre capacité à l’isoler sur le plan politique et diplomatique.

 

Jusqu’ici, rien n’a laissé présager une solution politique. Ni les imprécations belliqueuses du colonel Kadhafi, ni les déclarations jusqu’au-boutistes de Saïf al-Islam qui leur font écho, n’ont laissé entrevoir la possibilité d’un départ négocié.

 

L’effondrement rapide du régime repose sur une prise de conscience de l’entourage du clan Kadhafi.

 

L’impasse politique, diplomatique, financière, militaire, atteindra peut-être la raison d’un premier cercle que l’on veut croire lucide sur la folie de son leader, mais qui est jusqu’ici demeuré servile. Il est, en certaines circonstances, des trahisons qui honorent.

 

Mais nous ne devons pas sous estimer une autre hypothèse, qui est celle d’une forme d’enlisement du conflit. Nous ne connaissons pas les capacités militaires de forces insurgées inexpérimentées, même si nous en percevons la détermination.

 

Le tyran libyen a une connaissance claire de ses adversaires sur le terrain, comme de nos propres contraintes. Il n’aura aucun scrupule à utiliser la foule, les populations civiles comme bouclier de son propre cynisme. Il n’est pas pressé. Sauf retournement de son propre camp, la durée ne lui fait pas peur.

 

Il sait que les opinions occidentales sont traumatisées par les conflits qui s’enlisent. Il anticipe que le temps lui fournira les images qui altèreront la légitimité de notre intervention dans les opinions arabes. Il espère enfin que le consensus obtenu dans l’enceinte des Nations Unies se fissurera progressivement.

 

Chacun ici a conscience de ces risques. Ils ne doivent pas être relativisés. C’est pourquoi nous vous demandons solennellement d’assurer que la France ne prendra, en aucune façon, part à un plan caché qui aurait pour objet une seconde phase de l’engagement militaire.

 

Les objectifs, les moyens employés, l’organisation des alliés, rien ne peut, ni ne doit se faire sans discussion préalable avec nos partenaires régionaux, la Ligue arabe et l’Union africaine. Rien ne peut, ni ne doit se faire sans mandat de l’ONU. Faute d’une telle légitimité, toute initiative nouvelle se retournerait contre ses promoteurs. La Libye ne doit pas devenir un nouvel Irak ou conduire au même envasement qu’en Afghanistan.

 

Enfin, les objectifs militaires ne peuvent pas résumer notre intervention.

 

Les campagnes de bombardements provoquent toujours des mouvements de population. Les avancées et les reculs successifs des forces armées sont prévisibles et imposent que soient anticipées des opérations d’urgence humanitaire. Les approvisionnements logistiques des zones libérées devront être organisés.

 

Pour répondre à ces besoins, la communauté internationale doit créer des zones d’accueil et des plateformes logistiques aux frontières occidentale et orientale de la Libye, ce qui passera par une coopération renforcée avec les gouvernements transitoires tunisien et égyptien.

 

Voilà mes chers collègues, les conditions dans lesquelles nous avons approuvé le processus engagé sous l’égide des Nations-Unies.

 

Je voudrais conclure en vous disant notre conviction que ce qui se détermine aujourd’hui n’est pas le seul sort de la Libye. Il se joue quelque chose de plus profond. De plus grave. De plus absolu. Notre activité diplomatique ne peut se limiter au théâtre libyen. Notre vision doit s’inscrire dans un cadre plus large pour trouver sa pleine cohérence.

 

Ainsi, nous devons partager ce moment où l’idée de la liberté gagne de nouveaux territoires.

 

Notre vision stratégique doit nous conduire à accompagner le monde arabe dans la mise en oeuvre des principes que nous croyons universels.

 

Cela passe, aujourd’hui, par la protection de populations qui, sans l’intervention internationale, seraient promises à la barbarie.

 

Cela passera demain, par l’aide à tous les peuples libérés pour consolider la démocratie, en favorisant leur développement économique, en assurant une coopération avec des partenaires qui ne veulent plus être traités comme de simples obligés.

 

Nous devons soutenir un processus qui peut permettre l’émergence d’Etats de droit qui, tout en préservant la liberté de conscience, séparent le temporel du spirituel.

 

La démocratie, la liberté et le développement économique sont les meilleurs remparts contre le fanatisme et le terrorisme.

 

Aujourd’hui, les peuples libérés, et ceux qui se libèreront demain, nous regardent. Ils n’oublieront pas. Les liens économiques, culturels, stratégiques dans le monde arabe et en Afrique s’apprécieront à partir de la façon dont nous aurons accueilli leur formidable mutation. Ne pas le comprendre relèverait de la faute politique.

 

Nous sommes le pays de la liberté. Nous pensions avoir tout écrit.

 

D’autres peuples renouvellent dans leur langue, avec leur alphabet, ce formidable élan qui nous inspire depuis 1789. Il était de notre responsabilité qu’il ne s’arrête pas aux portes de Benghazi pour que les peuples arabes puissent écrire chacun leur histoire. Notre fierté est de les accompagner, sans les précéder, ni les abandonner.

 

Et pour nous, aujourd’hui, le combat pour la liberté porte un nom, celui de Libye.

 

Je vous remercie.

 

Fichiers attachés