Fanon et les révolutions arabes




Vous trouverez ci dessous un texte que nous propose Beligh Nabli, maître de conférences à Sciences Po et à l'IRIS, spécialiste des relations internationales.

 



 

Le « printemps arabe » bouscule les grilles d'analyse et autres paradigmes sur lesquels était fondée la perception occidentale du monde arabe en général et des pays du Maghreb en particulier. Dans cette entreprise de reconstruction, la pensée de Fanon est essentielle pour saisir la situation (et donc les dérives) des sociétés post-coloniales et les défis auxquels elles seront désormais confrontées dans la période post-révolutionnaire (du moins pour les peuples concernés). L’indépendance des pays colonisés et leur affirmation en tant qu’Etat sur la scène internationale ne constituaient pour Fanon qu’une étape dans leur cheminement vers une libération réelle.

 

 

  1. Une réflexion prémonitoire sur les dérives

des Etats post-coloniaux

 

Certes, l’œuvre de Fanon s’inscrit dans un contexte historique particulièrement marqué : une guerre froide marquée par la lutte de libération nationale contre l’emprise coloniale, la confrontation idéologique entre le bloc occidental et le bloc socialiste, et l’affirmation politique d’un « Tiers-monde » (à partir de la Conférence de Bandung en 1955). Malgré cela, la pensée de Fanon se départie de cette part de déterminisme historique. Outre sa portée universelle, elle demeure pertinente et prégnante pour saisir le monde du XXIe siècle, en général, et les Révolutions arabes, en particulier. Les grilles de lecture forgées par Fanon demeurent des outils efficaces en l’espèce. L’histoire des pays arabes a prouvé, rejoignant les intuitions et les craintes de Frantz Fanon, que l’indépendance des Etats n’entraînait pas nécessairement la désaliénation ni l’émancipation des personnes et des peuples. Les réflexes et les structures inhérents à la société coloniale, synonymes d’aliénation et de déshumanisation les individus (colonisés comme colons), demeurent encore prégnant après le départ officiel des forces d’occupation. Telle est l’expression de l’héritage colonial.

Ainsi, Les Damnés de la Terre tente d’anticiper les contradictions inhérentes à l’exercice du pouvoir dans l’ère post-coloniale en Afrique. Pour Fanon, l’enjeu auquel étaient confrontés les Etats décolonisés résidait dans leur capacité à se libérer du legs du colonialisme afin de construire une société fondée sur la justice. Dans le chapitre intitulé « Les malheurs de la conscience nationale », Fanon fait appel à la conscience politique et au sens de l’intérêt général des élites des sociétés libérées. A défaut de cela, il pointa le risque de mimétisme du comportement « prédateur » des anciens colonisateurs. Ce risque contient également un versant proprement politique : aux mouvements de libération se substitueraient un système de parti unique.

II – L’héritage de Fanon à l’aune des Révolutions arabes

Humaniste et internationaliste, Fanon avait un lien affectif avec l’Afrique, notamment avec le Maghreb. En 1953, âgé de vingt-neuf ans, il arrive à l’Hôpital psychiatrique de Blida. Par l’intermédiaire de militants de la cause nationale algérienne, des médecins et des activistes. Lorsque en 1956 le gouvernement opta pour une politique de répression militaire brutale et généralisée. Expulsé par les autorités coloniales en janvier 1957, il rejoint Tunis, siège extérieur de la Révolution Algérienne. Il reprend à Tunis ses activités professionnelles tout en s’engageant dans l’action politique du FLN. Il fut journaliste à El Moudjahid et fut nommé, par le gouvernement algérien en exil, ambassadeur itinérant en Afrique. En 1959, l’éditeur français, François Maspero, publie le deuxième livre de Fanon, L’an V de la révolution algérienne, qui n’est pas une simple condamnation morale de la France pour les crimes de masse perpétrés contre la population algérienne : il s’agit d’un exercice analytique sur les ressorts de la révolution algérienne et les transformations qu’elle induisait dans une société structurée par un rapport de domination colons/colonisés.

La pensée et l’action de Fanon constituent également une réaction à la perception occidentale de l’Homme Arabe. Il a ainsi constaté dans sa pratique professionnelle que l’école psychiatrique de la France coloniale classait les Arabes algériens comme « primitifs », affirmant que leur développement cérébral était « arriéré ». Ainsi, pour les psychiatres coloniaux, les comportements pathologiques des indigènes dérivaient de causes génétiques et étaient donc incurables. Fanon découvrit alors la manifestation d’une forme de hiérarchisation des « races », d’une ségrégation violente comparable à l’apartheid1.

Or, si la période coloniale est officiellement close, certains relents de la « psychologie coloniale » demeure. Celle-ci explique même en partie l’absence de soutien au peuple tunisien, lorsque celui-ci alluma la mèche du « printemps arabe ». La France n'a pas su – voulu ? – apprécier cette accélération de l'Histoire. Elle n'est pas la seule, loin s'en faut. Mais cette position de retrait traduisait plus profondément le doute non pas sur la nature des faits, mais sur la volonté/capacité d’un peuple arabe à renverser l'ordre établi et à ouvrir la voie vers une forme politique de nature démocratique. Cette considération était déjà en germe dans la fameuse déclaration du président Chirac lors de son voyage officiel à Tunis, le 4 décembre 2003 : "le premier des droits de l'homme c'est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat." Que demande le peuple… tunisien ? L'autisme et l'attentisme de l'Elysée ont suscité un malaise profond qui n'est toujours pas dissipé au sein de ces peuples anciennement colonisés, lesquels étaient censés se satisfaire indéfiniment du moins mauvais des régimes : la dictature.

 

 

 

BN

 

 

 

 

Fichiers attachés