"Sauver l'école" par Bertrand Delanoë

J'ai visité hier, à l'occasion de la rentrée des classes, un certain nombre d'établissements du 20ème arrondissement. Si nous n'avons pas à déplorer de nouvelles fermetures de classes, les effectifs ne cessent d'augmenter, les efforts demandés aux personnels sont croissants et les conditions d'apprentissage des élèves se déteriorent dans tous nos établissements. Vous trouverez ci-dessous la position du Maire de Paris sur cette question.
 
 
Ce lundi 5 septembre, pour 12 millions d’élèves, pour leurs professeurs, pour leurs parents, c’est la rentrée. Cette année, plus que jamais, ce moment est placé sous le signe du doute, de l’inquiétude, voire d’une véritable exaspération. De cette angoisse qui monte, je veux ici me faire l’écho. Et tenter, alors que notre pays est à la croisée des chemins, d’esquisser quelques pistes de réflexion.

A force d’avoir été affaiblie, désarmée, démantelée, l’école n’a, de fait, plus les moyens d’assurer les plus élémentaires de ses missions : permettre, dans le primaire, l’acquisition des savoirs fondamentaux (le taux d’élèves entrant en 6ème sans savoir déchiffrer un texte s’élève à près de 30%) ; garantir, tout au long de la scolarité dés la maternelle, l’égalité des chances (jamais depuis longtemps la mobilité sociale n’a été à ce point bloquée dans notre pays); éveiller les consciences et ouvrir les esprits des enfants, les préparer à affronter la vie telle qu’elle est.

Face à un tel constat, que faire ? D’abord, pour reprendre la formule consacrée, revaloriser le statut et les carrières des enseignants… Mais je voudrais, précisément, que ce soit plus qu’une formule. « Revaloriser », cela devrait vouloir dire, en premier lieu, les rémunérer à la hauteur de leur travail, de leur mérite, et de l’importance que représente leur charge pour le présent et l’avenir d’une civilisation. Certes les finances publiques sont si exsangues que toute promesse, en la matière, serait, dans l’immédiat, inconséquente ou démagogique, mais dès que des marges auront été dégagées pour le redressement de la France, rendre justice aux professeurs devra être une priorité.

En attendant, « revaloriser le statut des enseignants », cela consistera à les traiter différemment, à moderniser leurs conditions de travail, et, avant tout, à leur parler autrement. Il est temps que cesse l’arrogance des discours satisfaits et désinvoltes, et que la parole publique, quand elle s’adresse aux professeurs, retrouve le respect et la gratitude qui inspiraient, il y a près d’un siècle et demi la lettre de Jules Ferry à « Monsieur l’Instituteur » : « Votre tâche est de toutes la plus délicate ; permettez-moi d’ajouter que c’est aussi celle qui vous laissera les plus intimes et les plus durables satisfactions. Je serais heureux si j’avais contribué par cette lettre à vous montrer toute l’importance qu’y attache le gouvernement de la République…». En 2012, il faudra que les pouvoirs publics réapprennent ce langage de l’élégance et de l’humilité.

Au-delà des discours, l’urgence sera aussi de cesser de considérer le service public de l’éducation comme une variable d’ajustement. 60 000 postes ont été supprimés dans l’éducation nationale depuis 2002. Le résultat, c’est qu’il n’y a, de fait, pas assez d’enseignants dans notre pays, à tel point que des étudiants et des retraités doivent désormais contribuer aux remplacements.

Il faudra, en outre, se redonner les moyens d’assurer aux enseignants une formation, initiale et continue, digne de ce nom. Depuis la disparition des IUFM, brutalement décidée par le pouvoir actuel, de jeunes professeurs se retrouvent, à peine sortis des bancs de l’université, face à des classes souvent très difficiles (en vertu de cette règle absurde, qui veut que les tâches les plus ardues soient confiées aux moins expérimentés). Il sera nécessaire de rompre totalement avec cette logique : les jeunes enseignants doivent être accompagnés, au début de leur carrière, et ils ne peuvent passer sèchement et directement de leurs études à l’exercice d’un métier si exigeant et si dur.

Enfin et surtout, il y a une clef à la réforme de l’école. J’ai eu l’occasion de le dire, je le réaffirme ici avec force : pour assurer l’égalité des chances, il conviendra d’assumer l’inégalité des moyens. Entendons-nous bien : l’éducation nationale est un service public, et à ce titre il doit par définition être universel, sans distinction fondée sur l’origine ou sur le territoire. Mais précisément pour accéder à cette universalité, il faudra donner plus à ceux qui ont moins, et moins à ceux qui ont plus. Martine Aubry a su, cette semaine, le dire très clairement: un gouvernement de gauche devra avoir l’audace d’envisager des classes de vingt élèves dans les zones les plus difficiles, ce qui supposera des classes de quarante élèves dans certains lycées plus favorisés… C’est ainsi que sera garantie l’égalité réelle.

Comme l’hôpital, comme la police, comme tous les grands services publics, l’école, dans notre pays, est sinistrée. De 2012 à 2017, nous aurons à lui rendre sa dignité, sa noblesse, ses moyens, et sa confiance en elle-même. Cela passera, une fois encore, par la clarté, et surtout par le courage. Soyons prêts. Car il ne s’agit pas seulement de réformer notre école : l’enjeu, c’est de la sauver.
 
Bertrand Delanoë

Fichiers attachés