A la mémoire de Léon Blum, par Jean-Michel Rosenfeld

Mon ami et compagnon Jean-Michel Rosenfeld a prononcé, lors du colloque consacré à Léon Blum, un discours d'hommage à ce grand dirigeant de la SFIO, de la gauche et de la France. En voici la transcription :
Léon Blum l’un des figures emblématiques de ces israélites français qui ont cru à l’intégration absolue dans la République, et voulu, par leur engagement au service de celle-ci, donner corps à cette conviction.
Issu d’une famille Israélite d’Alsace venue à Paris avant la Révolution de 1848, né en 1872, il vécut son enfance dans un milieu attaché à la République et n’observa qu’a minima les rites hébraïques (il a fait sa barmitsva, ses prières en hébreu et célébré Pessah et Yom Kippour, selon le témoignage de sa nièce). Lui même, devenu adulte, s’est éloigné de la religion et sa sépulture, à Jouy-en-Josas où il fût inhumé en 1950, ne comporte ni pierre tombale juive ni étoile de David.
Le fidèle Jaurésien à l’Humanité, le défenseur du socialisme démocratique contre le communisme totalitaire à la tête de la SFIO, le haut fonctionnaire brillant, le chef du Front populaire ou le sage de la IVème République naissante, apparaît bien, dans tous ces rôles successifs, comme « l’archétype » du Français d’origine juive, parfaitement assimilé, figure de proue de la défense des valeurs de 1789 et de la laïcité combattante.
Il aimait la France, sa culture, il parlait le français et l’écrivait avec raffinement, il était profondément patriote, Blum a, en même temps, été habité par deux autres valeurs, à ses yeux essentielles, le judaïsme et l’internationalisme.
Il s’est en effet toujours considéré comme un Français dans la communauté juive.
Léon Blum, de par son activité militante, n’était pas fréquemment en mesure d’extérioriser sa religion. Elevé dans un milieu croyant et très pieux, Léon Blum n’a plus pratiqué la religion depuis qu’il a atteint sa majorité. Mais jamais, durant toute son existence qui se confondait avec son appartenance à un Parti reconnu pour son esprit laïque, Blum ne cacha son origine. Il ne voulait voir aucun heurt possible dans sa triple qualité de Socialiste, de Français et de Juif.
« Je suis né en France, disait-il, dans le cœur même de Paris. J’ai été élevé en Français, dans des écoles françaises. Mes camarades sont français et les fonctions que j’ai remplies l’ont été au service de la France… Je sens nettement qu’aucun élément de l’esprit français ne m’est étranger, ni de l’honneur français, ni de la culture française, aussi raffinée soit-elle. Eh bien je n’en ai pas moins le sentiment d’être juif. Et jamais je n’ai remarqué entre ces deux phrases de ma conscience la moindre opposition… »
Et cependant s’ils sont profondément croyants, éminemment et capables de foi. Mais pour lui cette foi est toute rationnelle. Elle tient en un mot : la Justice. L’idée seule de la Justice inévitable a soutenu et rassemblé les Juifs dans leurs longues tribulations… Et ce n’est point, comme les Chrétiens, d’une autre existence, qu’ils attendent la réparation et l’équité… C’est ce monde-ci, ce monde présent et vivant, avec ses vieilles gens et ses vieux arbres, qui doit s’ordonner un jour selon la Raison, faire prévaloir sur tous la règle, faire rendre à chacun son dû… La Bible dit : un juste –quand l’Evangile dit : un saint ».
Mais Léon Blum, bien que non religieux, ne s’est pas cantonné dans cette littérature qui lui donne d’ailleurs à elle seule une place dans la pensée juive. Il va entrer en contact avec les activités juives, et, chef d’un parti ouvrier, c’est tout naturellement vers les organisations juives du travail qu’ira son intérêt premier. Dès 1920, il participera à l’œuvre de l’ORT (Orientation-Reconstruction-Travail). On sait que le but de ce groupement est d’encourager, d’organiser aussi, de canaliser la vie ouvrière, artisanale, paysanne. Estimant que dans la situation du Judaïsme, le retour à des travaux manuels est une nécessité, Léon Blum fut à la disposition de l’ORT. Mais il s’intéressa aussi à d’autres groupements et d’une façon générale, il se pencha sur ce grand mouvement appelé le sionisme. Certes, il n’a jamais été, au sens du terme, un sioniste car, n’ayant jamais voulu séparer ses qualités de Français et de Juif, il n’a pu considérer la Palestine que comme une terre de refuge. A L’agence Juive pour la Palestine (où il a siégé comme représentant de la Gauche non-sioniste) et au Congrès de Zurich en 1929, il a exalté l’esprit du peuple juif. Depuis la renaissance d’Israël sur le plan international, Léon Blum a suivi avec joie et admiration l’œuvre de reconstruction. Il a été un conseiller et un guide pour les représentants de l’Etat nouveau, et ses contacts avec les plus hautes autorités israéliennes ont été fréquents.
Très jeune, lors de l’Affaire Dreyfus, Léon Blum ne tarda pas à prendre position. Alors que dans leur ensemble, les Juifs n’avaient aucun désir particulier de s’engager en faveur d’un coreligionnaire peut-être coupable, Blum ne demeura pas longtemps dans cette réserve et il s’associa à l’élite intellectuelle qui se dépensa pour Dreyfus (Bernard Lazar). C’est par l’Affaire qu’il entra dans la politique active et que sa position n’était pas guidée par l’appartenance à un groupe, mais par les seuls impératifs de sa conscience. La philosophie généreuse qui l’animait dès lors n’était-elle pas engendrée précisément par son origine ?
Difficile, dans de telles conditions, de ne pas se considérer comme Juif et de croire que la République puisse éteindre à jamais les braises du feu antisémite. Difficile encore lorsqu’il reçoit, en mai 1936, une lettre d’un israélite français le suppliant de ne pas accepter le pouvoir car cela « va signer l’arrêt de mort de tous les Juifs de France ».
Ainsi ce chef politique français, cet homme qui à trois reprises a été chef du Gouvernement français, fut sincère, convaincu malgré son abstention aux manifestations du culte, de la vitalité d’une morosité dont il était complètement pétri. Les mesures dont il a été l’objet durant la guerre n’ont pas diminué sa fidélité. La seule fois où on l’a vu en proie au désespoir, en mai et juin 1940, il exprimait sa douleur par la parole biblique : « J’enfouis ma tête sous la cendre ».
Sous les injures de ses adversaires, Léon Blum disait un jour : « on ne m’outrage aucunement en me rappelant la race dont je suis né, que je n’ai jamais reniée et vis-à-vis de laquelle je ne conserve que des sentiments de reconnaissance et de fierté ».
Cependant, autant que français et Juif, Blum est aussi l’héritier de Jaurès et donc internationaliste. Cela tempérait sa « francité » autant que sa « judéité » dans la mesure où toute communauté, qu’elle soit nationale ou ethnique, lui paraissait receler le danger de l’exclusion, de l’affrontement, du particularisme si elle n’était pas sublimée, transcendée par l’aspiration à la fraternité universelle et à la concorde entre les peuples.
Pour lui, le patriotisme sans l’internationalisme conduit au nationalisme, y compris pour le cas du sionisme, d’où sa condamnation du nationalisme sioniste, des groupes extrémistes comme Irgoun ou Stern (organisations armées luttant pour l’indépendance), son refus d’adhérer, en 1947, à la « ligue française pour la Palestine libre », sa conviction prémonitoire que le futur Etat d’Israël ne devrait pas réduire « un message éminemment spirituel à quelque chose de trop politico-militaire, à une armée, à un drapeau » et qu’il devrait être, au contraire, comme il l’écrivait à Ben Gourion le 16 mai 1948 dans son télégramme de félicitations, « un facteur de paix dans le Moyen-Orient ».
Peut-être faut il donc considérer Léon Blum comme l’un de ceux qui ont vu la France, non comme un pays, une réalité géographique et historique, mais comme une idée, ou plutôt un « faisceau d’idées », de valeurs universelles, transnationales, trans-ethniques, trans-religieuses nées des révolutions du XVIIIème siècle et qui se nomment « Liberté, égalité, fraternité », par delà les frontières, toutes les frontières.
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